Ce n’est pas un mouvement anodin. Romain Spitzer, qui dirigeait le LVMH Fragrance Group — la division parfumerie du premier groupe de luxe mondial, qui chapeaute entre autres Louis Vuitton Parfums et Givenchy Parfums — rejoint Kering pour prendre la tête de Bottega Veneta. Un transfuge de haut rang d’un conglomérat à l’autre, sur un poste de direction générale, dans une maison qui n’a jamais eu la parfumerie pour cœur de métier.
Pourquoi ça mérite attention : parce que ça dit quelque chose sur les nouvelles compétences attendues d’un CEO dans le luxe contemporain, et sur l’état de Bottega Veneta en 2026.
Ce que Spitzer apporte à Kering
LVMH Fragrance Group est une structure discrète mais stratégique. Elle pilote des parfums dont la valeur de marque est construite sur des décennies — la franchise Louis Vuitton Parfums, Givenchy Parfums, Guerlain pour partie. Ce ne sont pas des produits de remplissage dans le portefeuille LVMH ; ce sont des vecteurs de marque à haute marge, conçus pour fonctionner comme des extensions d’identité plutôt que comme de simples produits cosmétiques.
Diriger cette entité exige une compréhension intime du branding de longue durée, de la distribution sélective, des créations en collaboration avec des maisons de composition externes, et surtout de la gestion de l’image dans un contexte où le parfum est à la fois un produit et un signal identitaire. Ce sont des compétences directement transposables à la direction d’une maison de mode de luxe.
Bottega Veneta, sous l’impulsion créative de Matthieu Blazy (arrivé en 2022), a retrouvé une dynamique qui lui faisait défaut depuis le départ de Daniel Lee. La maison affirme un positionnement discret, sans logo visible, fondé sur la qualité intrinsèque de l’artisanat — l’intrecciato (le cuir tressé) comme signature absolue. C’est précisément le type de positionnement que quelqu’un formé à la parfumerie de niche et de prestige comprend intuitivement : vendre de la rareté perçue, pas de l’ostentation.
Un mouvement qui dit quelque chose sur Kering
Kering traverse une période de recentrage. Le groupe a communiqué en 2025-2026 sur ses efforts pour stabiliser Gucci — sa pièce maîtresse — après une phase de croissance erratique. Dans ce contexte, Bottega Veneta est souvent présentée comme la “pépite” du portefeuille : une maison avec une identité forte, une clientèle fidèle, des marges confortables, et moins d’exposition aux aléas d’un repositionnement de masse.
Mettre un profil comme Spitzer à la tête de Bottega Veneta, c’est envoyer plusieurs signaux à la fois. D’abord, que Kering veut consolider cette maison avec un management expérimenté dans la gestion de marque premium. Ensuite, que les compétences de la parfumerie — branding émotionnel, sélectivité de distribution, travail sur le long terme — sont désormais considérées comme transversales au luxe en général.
Ce recrutement dit aussi quelque chose sur LVMH : perdre un cadre de cette envergure au profit d’un concurrent direct, c’est rare. Le plus souvent, les dirigeants de divisions LVMH vont vers des groupes extérieurs au secteur, ou vers des postes indépendants. Passer directement chez Kering est un signal de marché — soit que Spitzer avait des opportunités bloquées en interne, soit que l’offre Kering était exceptionnellement attractive, soit les deux.
Ce que ça ne dit pas encore
Il est trop tôt pour conclure que ce mouvement annonce une orientation nouvelle pour Bottega Veneta. Les directeurs généraux dans le luxe ne changent pas le destin d’une maison seuls — c’est la relation avec le directeur artistique qui détermine l’équilibre. Blazy restera-t-il longtemps chez Bottega Veneta ? Quel sera son rapport avec Spitzer ? Ce sont les vraies questions opérationnelles.
Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que Kering a choisi un profil à la fois rodé au luxe de prestige et étranger à la culture interne de la maison. C’est un pari sur la complémentarité plutôt que sur la continuité. Et dans le luxe, ce type de pari peut aussi bien accélérer une dynamique positive qu’introduire des frictions productives.
Le secteur regardera de près les premières collections sous cette double direction dans les 18 mois à venir.
