Le bilan est lourd. Depuis début 2023, l’industrie du jeu vidéo a supprimé plus de 30 000 emplois — un chiffre qui inclut des fermetures de studios chez Sony, Microsoft, EA, Take-Two, et des dizaines d’autres acteurs. La lecture habituelle parle de “difficultés conjoncturelles” et d‘“ajustements post-pandémie”. C’est un euphémisme pour quelque chose de plus profond.

La construction de la bulle

Entre 2020 et 2022, le gaming a connu une croissance exceptionnelle. Le confinement a poussé des millions de personnes vers les jeux vidéo — de nouveaux joueurs qui ont commencé à jouer pendant la pandémie et qui constituaient un marché apparemment étendu. Les revenus des plateformes de streaming gaming, les abonnements, les achats in-game ont tous progressé.

Les grands groupes ont interprété cette croissance comme structurelle. Sony a acquis Bungie. Microsoft a déboursé 68,7 milliards de dollars pour Activision Blizzard. EA, Take-Two et d’autres ont gonflé leurs effectifs de développement. La logique était : plus d’équipes = plus de jeux = plus de revenus récurrents.

Pourquoi la logique a craqué

Deux choses se sont produites simultanément. D’abord, les joueurs nouveaux acquis pendant le confinement n’ont pas tous maintenu leurs habitudes post-pandémie — le jeu vidéo a progressé, mais pas autant que les projections l’anticipaient. Ensuite, les AAA (jeux à gros budget) se sont retrouvés dans un cycle inflationniste : les budgets de développement ont explosé, les délais de production se sont allongés, et le risque d’un flop commercial est devenu plus coûteux.

Le résultat : des pipelines de développement surchargés, des équipes qui ne producent pas assez rapidement pour justifier leur taille, et des groupes sous pression actionnariale pour améliorer leurs marges.

Qui échappe (pour l’instant) à la vague

Nintendo et quelques acteurs indépendants maintiennent une stabilité que les grands groupes n’arrivent pas à reproduire. Le modèle Nintendo — IP propriétaires, matériel contrôlé, croissance mesurée — génère moins de sureffectif structurel. Les studios indépendants comme FromSoftware ou Insomniac (avant son intégration chez Sony) avaient des cultures de production plus maîtrisées.

Le marché du jeu mobile, malgré ses propres défis, a aussi une structure de coûts différente qui lui permet d’absorber plus facilement les fluctuations.

Ce que l’industrie va être après cette correction

La vague de licenciements est en train de redessiner le paysage de développement. Beaucoup de développeurs licenciés créent des studios indépendants plus petits. Les grandes plateformes (Steam, Nintendo eShop) ont vu une explosion de titres indépendants. Ce mouvement de fragmentation est peut-être structurellement plus sain — moins d’œufs dans les mêmes paniers géants.

Mais la consolidation autour de quelques groupes (Sony, Microsoft, Nintendo, Tencent) n’est pas terminée. La prochaine vague d’acquisitions est probablement en préparation.