L’Union européenne et les deux plus grandes plateformes mondiales d’assistants IA sont en désaccord. Ce n’est pas une surprise — mais ce qui se joue aujourd’hui dépasse le simple bras de fer juridique. C’est la question de savoir qui, demain, contrôlera la couche d’interface entre les utilisateurs et l’information.
Le cœur du conflit
Google et Apple affrontent les régulateurs européens sur un sujet précis : l’ouverture de leurs assistants IA intégrés à la concurrence. L’UE, dans le cadre du Digital Markets Act, exige que les grandes plateformes permettent aux utilisateurs de substituer librement leurs assistants natifs par des alternatives tierces. Google Assistant, Gemini, Siri — aucun ne devrait, selon Bruxelles, bénéficier d’une position privilégiée structurelle.
Les deux groupes contestent l’interprétation européenne de ces obligations. Leur argument : l’intégration profonde de l’IA dans leurs systèmes d’exploitation n’est pas une pratique anti-concurrentielle, c’est de l’ingénierie produit. Modifier cette intégration compromettrait, selon eux, la qualité et la sécurité de l’expérience utilisateur.
Ce que chaque camp défend réellement
Le débat dépasse la question technique. Il porte sur la valeur économique de la couche IA. En 2026, un assistant vocal est devenu le premier point de contact entre un utilisateur et l’ensemble de l’écosystème d’une plateforme : achats, navigation, recommandations, publicité ciblée. Céder cette couche à des tiers, c’est ouvrir une faille dans le modèle économique vertical que Google et Apple ont construit depuis deux décennies.
Du côté européen, l’argument est symétrique. Si un assistant IA propriétaire est préchargé sur 95 % des smartphones vendus en Europe, aucun concurrent ne peut atteindre l’utilisateur sans passer par ces portails. C’est exactement la configuration que le DMA cherche à éviter.
L’enjeu pour les marques et les annonceurs
Ce conflit a des implications concrètes pour toute entreprise dont la stratégie passe par les moteurs de recherche ou les assistants vocaux. Si l’UE obtient gain de cause et que des assistants alternatifs peuvent être installés par défaut, le paysage publicitaire européen se fragmente. Les intentions de recherche ne transitent plus exclusivement par Google Search ou Siri ; elles se dispersent vers Perplexity, ChatGPT, des assistants locaux, des solutions sectorielles.
Pour les marques, cela signifie potentiellement des stratégies de présence IA distinctes par région — voire par assistant. La centralisation actuelle, qui simplifie (et concentre) l’accès à l’audience, pourrait laisser place à une complexité accrue.
Ce que ni Apple ni Google ne disent publiquement
Les deux entreprises évitent soigneusement de formuler leur résistance comme un refus d’obéir. Elles invoquent la sécurité, l’expérience utilisateur, la complexité technique. Mais derrière ces arguments légitimes — ils sont en partie réels — se trouve un calcul simple : l’assistant IA est l’actif stratégique du prochain cycle tech. Celui qui contrôle l’interface de requête contrôle la distribution.
Apple a investi des années dans Siri Intelligence. Google a restructuré ses équipes autour de Gemini. Ouvrir ces assistants à la substitution, c’est risquer de voir leur investissement R&D bénéficier à des concurrents sans avoir à reproduire les coûts d’intégration.
Les limites du raisonnement réglementaire
Ce n’est pas pour autant que la position européenne est sans fragilités. L’argument de “l’ouverture à la concurrence” suppose qu’il existe des alternatives crédibles et accessibles — ce qui est encore discutable. La grande majorité des utilisateurs, si on leur donnait le choix aujourd’hui, n’installeraient probablement pas un assistant tiers. La préférence par défaut n’est pas seulement le résultat d’une pratique anti-concurrentielle ; c’est aussi le produit de l’inertie comportementale.
La question n’est donc pas seulement “faut-il forcer l’ouverture ?” mais “l’ouverture forcée produit-elle réellement plus de concurrence ?” La réponse n’est pas évidente.
Ce qui va se passer ensuite
Le conflit n’est pas près de se résoudre. Apple et Google peuvent contester les décisions européennes devant les tribunaux, ce qui prend des années. En attendant, leurs assistants restent en place. L’issue la plus probable à court terme : des concessions cosmétiques — possibilité théorique de changer d’assistant dans les paramètres — sans modification substantielle du comportement par défaut.
L’enjeu pour la période 2026-2030 : si l’UE obtient une exécution réelle du DMA sur ce point, elle crée un précédent mondial. D’autres marchés — Japon, Corée, certains pays du Golfe — pourraient suivre. La géographie de l’IA conversationnelle pourrait alors devenir aussi fragmentée que celle du droit à la vie privée.
Pour l’instant, le bras de fer se joue à Bruxelles. Mais ce qui se décide là-bas définit les règles du marché IA pour les dix prochaines années.
