En 2016, l’Arabie Saoudite accueillait environ 18 millions de touristes internationaux par an, majoritairement des pèlerins en route pour La Mecque ou Médine. Vision 2030, annoncée la même année par le prince Mohammed ben Salmane, fixait un objectif radicalement différent : 100 millions de visiteurs par an d’ici 2030, dont une proportion significative de touristes de loisirs et d’affaires non religieux.
En 2026, dix ans après cette annonce, le bilan est contrasté — mais moins qu’on ne l’attendait.
Ce qui a réellement avancé
AlUla est devenu une destination. Le site archéologique de Hegra — l’équivalent saoudien de Petra, avec des tombeaux nabatéens taillés dans la roche rouge — est maintenant accessible et structuré comme une expérience touristique de premier niveau. Le resort Sharaan (conçu par Jean Nouvel) est en opération. Des événements de culture et d’art contemporain (Desert X AlUla) ont mis le site sur la carte des voyageurs internationaux qui ne seraient jamais venus en Arabie Saoudite pour d’autres raisons.
La Red Sea destination prend forme. Le projet Red Sea, sur l’archipel de l’île de Shura et des îles environnantes en Mer Rouge, est une réalité physique. Hyatt Miraval The Red Sea — qui accueille ses premiers hôtes cette semaine — est le signal que les hôtels de luxe internationaux y ouvrent réellement. Plusieurs autres propriétés (Six Senses, Rosewood) sont en pipeline à moins de 18 mois d’ouverture.
Les visas sont accessibles. Jusqu’en 2019, obtenir un visa touristique pour l’Arabie Saoudite relevait du parcours d’obstacles. L’introduction du visa électronique et du visa à l’arrivée pour les citoyens de 49 pays a supprimé le frein principal à l’intention de voyage. C’est la réforme la plus sous-estimée de Vision 2030.
Ce qui reste incertain
La demande internationale hors pèlerinage est encore faible. Les chiffres 2025 montrent une progression réelle du tourisme international non-religieux, mais encore loin des objectifs 2030. La destination manque encore de notoriété auprès des voyageurs de loisir européens et américains qui n’ont aucune raison historique ou culturelle évidente de choisir l’Arabie Saoudite plutôt que Dubaï, les Maldives ou l’Oman.
Le modèle économique des “giga-projets” questionne. NEOM, Diriyah, LINE — des projets d’une ambition et d’une échelle difficilement comparables à quoi que ce soit dans l’histoire du tourisme. Ces projets absorbent des centaines de milliards de dollars d’investissement public. Les délais ont été repoussés sur plusieurs fronts. La question de la rentabilité à terme reste ouverte.
La question du cadre réglementaire. L’Arabie Saoudite a assoupli significativement ses codes sociaux — les femmes peuvent conduire, les concerts et les événements de loisir sont autorisés, les bars non-alcoolisés de luxe fleurissent. Mais pour les voyageurs internationaux, notamment les femmes voyageant seules ou les couples non mariés, certaines incertitudes persistent sur ce qui est accepté en pratique dans différents contextes.
Ce que les chaînes hôtelières voient
Les groupes hôteliers internationaux regardent l’Arabie Saoudite avec un mélange d’enthousiasme et de pragmatisme. Le gouvernement est un partenaire qui paye les droits de développement, fournit les terrains et garantit des niveaux de remplissage minimum sur les premières années — des conditions que l’on ne trouve nulle part ailleurs.
Pour Hyatt, ouvrir Miraval à Shura Island n’est pas un pari : c’est un déploiement de marque dans un marché captif avec un filet de sécurité gouvernemental. Le risque principal n’est pas le remplissage des premières années ; c’est la durabilité de la destination quand les subventions publiques seront progressivement réduites.
Pour Accor, la présence en Arabie Saoudite est également stratégique : 60 % de la population du pays a moins de 35 ans, les revenus disponibles de la classe supérieure sont significatifs, et le tourisme interne (Saoudiens voyageant dans leur propre pays) est un marché considérable souvent sous-estimé dans les analyses de l’extérieur.
Ce que ça anticipe pour 2027-2030
La trajectoire la plus probable pour l’Arabie Saoudite touristique en 2026-2030 : la destination montée en puissance pour le tourisme de luxe et d’aventure culturelle (AlUla, Red Sea, NEOM quand il ouvrira), portée principalement par des voyageurs du Golfe, d’Asie de l’Est et progressivement d’Europe.
L’objectif des 100 millions de visiteurs en 2030 est probablement hors de portée dans les délais fixés. Mais une destination de 40 à 50 millions de visiteurs avec une part croissante de tourisme de luxe international représenterait déjà une transformation remarquable en quinze ans.
Le Hyatt Miraval Red Sea qui accueille ses premiers hôtes cette semaine est un jalon tangible. Pas une destination qui a réussi — mais une destination qui progresse avec une cohérence qui surprend ses propres observateurs.
